Keywords:
Capitalist sorcery, flow disturbances, noise and friction, celestial mechanics, near-Earth objects

Resume:
Canary Wharf and Lloyds of London filmed on November 8, 2011 during the passage of asteroid YU55. The large space rock, which is darker than charcoal to human eyes, passed Earth slightly closer than the moon's orbit.

Black hole crisis - Looped film
Soundtrack in collaboration with Jason van Gulick
Please TURN UP THE VOLUME when watching

INTERVIEW AVEC YANNICK FRANCK POUR FLUXNEWS
Décembre 2011

Depuis les années 1990, Nadine Hilbert et Gast Bouschet se sont associés pour développer à partir de la photographie un travail qui relie images fixes et images en mouvement, le plus souvent au sein d'installations autour d'un concept central. Dans le cadre de la 53e édition de la Biennale de Venise, les artistes présentaient au pavillon du Luxembourg une installation qui fut très remarquée pour son caractère fortement habité et par la force de son propos politique: Collision Zone. Yannick Franck s'est intéressé au suivi de ce parcours en questionnant Gast Bouschet.

Yannick Franck: Quelles ont été les suites de votre participation à la Biennale de Venise en 2009? Peux-tu évoquer les éléments marquants de votre parcours artistique durant les deux années qui ont suivi?

Gast Bouschet : La Biennale était une occasion de mettre en oeuvre une recherche entamée depuis plusieurs années, d’être entouré d’une équipe dédiée et de travailler avec des moyens financiers relativement importants. Mais bon, après il faut revenir sur terre. La pratique artistique en "temps normal" est une lutte constante. Il faut se battre pour tout, ne pas faire confiance aux promesses faites à la légère et rester intègre par rapport au code moral que l’on s’impose. Le travail qu’on a réalisé après Venise s’est fait dans la même logique que celui d’avant. On n’a pas attendu les retombées de la Biennale. On a juste continué à faire notre travail. Avec le recul, on se rend néanmoins compte du nombre de gens qui ont vu la pièce et à quel point "Collision Zone" a marqué certaines personnes. Mais il ne faut pas trop y penser. Il faut créer de nouvelles choses.

YF: Peux-tu présenter la thématique sur laquelle vous travaillez en ce moment? En quoi diffère-t-elle de Collision Zone?

GB: Nous travaillons sur un essai filmique et photographique qui se base sur l’intervention des forces naturelles sur les affaires humaines. On confronte les volcans d’Islande à l’économie occulte et les flux financiers de la "City" de Londres. Le point de départ était l’éruption de l’Eyjafjallajokull et son nuage de poussière et de cendres qui a paralysé le trafic aérien en Europe. C’est aussi un travail sur la crise de perception profonde que nous sommes en train de vivre. Pour tourner nos séquences, nous avons appliqué de la poussière volcanique et des insectes morts directement sur l’objectif de la caméra avant de filmer. Nous considérons cette manipulation de l’entrée visuelle comme un acte de sorcellerie. Collision Zone et le nouveau travail font parties d’une même volonté de se réapproprier l’imagination et le réel. De ne pas se laisser ensorceler par le formatage visuel et idéologique de la société contemporaine.

YF: Vous gardez une grande cohérence du point de vue formel au fil des projets, cependant certains choix diffèrent fondamentalement entre vos recherches actuelles et les précédentes (noir et blanc, rythmes plus saccadés des prises de vue, etc.). Peux-tu expliquer ce qui motive ces choix?

GB: Collision Zone était une oeuvre qui traitait l’attente et l’immobilisme, une sensation d’être piégé dans le temps. Les images véhiculaient donc un état plutôt méditatif. Le nouveau travail se réfère à l’impossibilité croissante de saisir la réalité du monde duquel on fait partie. Le choix d’accélérer le montage et d’adopter un rythme plus saccadé des séquences nous paraît logique pour exprimer à quel point on est submergé par les informations et autres perceptions. La décision de les traduire en noir et blanc est motivée par le fait qu’on veut aller à l’essentiel: la lumière et l’ombre, l’information et son contraire. Le noir et blanc aide aussi à révéler la matière qu’on traite. J’ai souvent l’impression que la couleur est superficielle et nous éloigne de la nature même des choses.

YF: Quelle est ta position vis-à-vis des nombreuses manifestations d' « indignés » qui ont eu lieu de par lemonde?

GB: Pas facile de répondre. Il faut voir si le mouvement continue, et dans quelle direction il va évoluer. Le fait de ne pas avoir de revendications uniforme n’aide pas à véhiculer leurs idéaux. Mais en fait cela ne me gêne pas trop qu’ils ne soient pas très unis. Ces manifestations traduisent surtout un désaccord profond avec la situation globale. Les gens se rendent deplus en plus compte que les choses vont mal. Les acteurs du monde de l’art contemporain pourraient s’en inspirer et produire des oeuvres relevantes au lieu de jouer avec de jolies couleurs et de créer des pièces ludiques.

YF: Le "Printemps Arabe" a donné suite à la montée de partis islamistes dans beaucoup des pays ou il a eu lieu (en particulier en Égypte, au Maroc et en Tunisie). On peut donc de façon assez légitime s’interroger sur la réelle portée révolutionnaire de ces soulèvements populaires. Qu’en penses-tu?

GB: Encore plus difficile que la question précédente. Je ne sais pas, Je pense qu’il faut vivre dans ces pays pour vraiment comprendre la situation, et encore… Je préfère de ne pas participer au débat et laisser spéculer les soi-disant experts dans la matière. Il y en a assez dans les médias.

YF : Tu sembles depuis quelques années, d’avantage qu’au moment de notre rencontre, influencé par le mouvement Black Metal voire même impliqué en son sein. Est-ce sa radicalité et son caractère extrême, tant artistiquement qu’au niveau des positions politiques de ses protagonistes, qui t’attirent?

GB: J’avais treize ou quatorze ans au moment ou le Metal est né. Pas encore le Black, mais le Metal. J’écoutais Black Sabbath, Red de King Crimson etc. Après il y a eu le punk, la musique industrielle et noise, le hip hop engagé de Public Enemy… J’ai toujours été fasciné et influencé par la contreculture. Le Black Metal est aujourd’hui peut être l’expression la plus radicale d’un courant antimoderne. Il exprime une tristesse bouleversante par rapport à ce qu’on a perdu en se distanciant de nos racines païennes. Le Black Metal est une expression de souffrance absolue et un geste de révolte contre l’establishment culturel. C’est vrai que je me suis plus impliqué ces dernières années dans ce mouvement précis. On travaille avec Amelia Ishmael qui réunit autour d’elle un nombre d’artistes et intellectuels passionnés qui essaient d’établir une théorie du Black Metal. Cela fait sourire certains et l’effort est souvent critiqué, aussi bien de la part des Académies que de la scène Black Metal elle-même. Je pense pourtant qu’ils font un travail approfondi et exceptionnel. En 2012, on va participer à une projection de films intitulée "Black Thorns in the Black Box" à Kansas et à Chicago. Certaines de nos photographies ont aussi être publiées dans "Helvete", une revue théorique sur le Black Metal. Quant aux positions politiques de certains des protagonistes de la musique Black Metal, je pense la même chose que la plupart des gens sensés, c’est à dire que des gars comme Varg Vikernes (Burzum) sont des gros cons qui polluent la planète de leurs idées nauséabondes. Ce n’est pas parce qu’on s’implique dans ce mouvement qu’on doit être d’accord avec ces conneries néonazies. Le Black Metal n’est pas un mouvement homogène. Il y a des tendances très diverses et souvent contradictoires à l’intérieur de la "philosophie" Black Metal.

YF: Le mouvement "Völkisch", au sein duquel régnait une fascination romantique du peuple allemand vis-àvis de son territoire et de ses origines païennes a sans nul doute été l’un des ferments du nazisme. Cet attachement romantique au territoire se manifeste de nos jours un peu partout dans le monde, souvent en réaction au caractère uniformisant de la mondialisation néolibérale et de la destruction des diversités culturelles qui en résulte. Doit-on selon toi prévoir un retour massif des totalitarismes en tant que réponses identitaires au marasme néolibéral (lui aussi insidieusement totalitaire) ? Comment imagines-tu l’avenir? Crois-tu en une quelconque idée de progrès?

GB: Je pense que la situation aujourd’hui est très différente de celle qu’on a vécue au vingtième siècle, au moins en Europe. La politique était essentiellement basée sur l’identité nationale et les conflits qui en résultaient étaient le résultat de volontés politiques et idéologiques impérialistes. La situation a changé. Les choses sont devenues beaucoup plus complexes. La politique n’a plus le même pouvoir d’action que dans le passé. L’impérialisme est aujourd’hui plus économique qu’idéologique. Le capitalisme a gagné. Je ne sais pas à quoi l’avenir va ressembler. Qui le sait? On vit peut-être une période charnière. Plus personne ne peut vraiment s’imaginer que le capitalisme pourrait tomber. Pourtant le monde a existé de longues années avant que la révolution industrielle ne bouleverse totalement nos vies. Je pense qu’il va y avoir encore du changement. On verra si on pourra qualifier ce changement de progrès. Je me méfie un peu de la notion de progrès. C’est certain qu’il y a un progrès dans les sciences, la technologie, etc. Mais c’est beaucoup moins évident de savoir s’il y a un progrès dans la conscience humaine. Ou bien dans l’art. Je ne pense pas que notre art vidéo soit plus puissant que les peintures rupestres des grottes de Lascaux ou Chauvet.

YF: Lors d’un entretien télévisé avec Henry Rollins, Werner Herzog parle d’une recherche permanente de "vérité extatique", il relate d’ailleurs avec le sourire l’expérience d’avoir été blessé par balle aux USA lors d’un voyage, ce qu’il semble avoir vécu comme une sorte d’illumination. Est ce que tu te sens proche de cette conception pour le moins jusqu’auboutiste de l’existence et de la création artistique lorsque par exemple tu photographies un hold-up au Mexique ou que tu filmes un volcan en Sicile en altitude parmi les vapeurs toxiques?

GB: J’adore l’approche de Herzog. Ce qui se passe dans le monde et l’univers dépasse de loin ce qu’on appelle la réalité. Rien n’indique que l’univers est rationnel. Par l’art on peut accéder à une vérité plus profonde, plus extatique que celle généralement véhiculée par le sens commun. Mais il faut s’y donner corps et âme. Ce n’est pas une partie de plaisir et ce processus peut impliquer une part de souffrance et une réelle mise en danger. J’ai remarqué néanmoins que ce n’est pas dans les moments les plus difficiles et les plus dangereux qu’on fait les meilleurs films ou prises de vues. Pour pratiquer un art efficace, il faut créer une certaine distance entre le moment vécu et la mise en image. Quand on se fait tirer dessus, ou quand on est vraiment en danger de mort, on ne peut pas faire de l’art de qualité, on essaie de survivre. Cela m’a pris du temps avant de savoir séparer l’intensité vécue et l’intensité véhiculée par le geste artistique. C’est probablement lié au fait que j’aime bien vivre les choses physiquement.

YF: Te considères-tu comme antimoderne?

GB: Je suis sceptique par rapport à certaines valeurs philosophiques de la modernité comme le progrès et la raison comme normes suprêmes. Cependant, je ne pense pas que ce soit utile de se positionner en bloc contre la modernité. La modernité n’est pas un monolithe. En art, un mouvement comme le Romantisme faisait aussi partie de l’époque moderne. Pourtant il nous semble être à l’opposé de cette idéologie. En politique, le nationalsocialisme et les dictatures communistes font autant partie des temps modernes que le capitalisme et le libéralisme. Donc il y a différentes tendances. Certaines ont pris le dessus sur d’autres. Ce qui me semble important à notre époque, qui est en crise civilisationnelle et écologique, c’est de résister à l’anthropocentrisme, la conception philosophique dominante qui veut que l’homme soit au centre de tout. Il faudrait élaborer une politique de la vie même, qui dépasse l’humain afin de considérer l’existence comme un ensemble de forces et de matières interconnectées dont l’être humain fait partie, mais qui ne le place pas au centre. Ce serait une vraie révolution, une suite logique en somme de celle de Copernic et d’autres partisans de l’héliocentrisme, qui ont démontré que la terre n’est pas le centre de l’univers. L’art pourrait jouer un rôle de taille dans la création de cette nouvelle conscience.